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Dans vos kiosques en 1948

LES PERIODIQUES :

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Si le paysage n'aura, en 1948, pas été bouleversé, des titres populaires comme Mon Film aux publications spécialisées type Ciné-Club, les polémiques, les prises de position et les matières à débats n'auront quant à elles pas manqué, notamment dans L'Ecran Français sur la question du cinéma américain et de ses meilleurs représentants (voir plus bas).
La Revue du Cinéma a pu publier cette année huit numéros. André Bazin et Jacques-Bernard Brunius y ont défendu Charlie Chaplin à travers Monsieur Verdoux, Henri Langlois a parlé de l'avant-garde et des primitifs, Lo Duca du cinéma scientifique, Maurice Schérer de la notion d'espace, Pierre Kast de Grémillon et Mary Seaton d'Eisenstein. Nous avons pu lire les propos de Georges Rouquier et du scénariste de Rossellini, Federico Fellini, ainsi que des textes sur la musique, sur les adaptations de James Cain, sur les films de danse, sur le cinéma mexicain, sur Henry Fonda, sur Flaherty. Un débat sur le réalisme a été entamé, après, notamment, un numéro spécial consacré au cinéma italien (avec des écrits du "pionnier" de la critique cinématographique, Ricciotto Canudo). Un ensemble de textes sur Ernst Lubitsch a paru en septembre et nous ont été présentés le couple suédois Bjarne et Astrid Henning-Jensen et l'Allemand Helmut Kaütner. Si Giuseppe De Santis a été renvoyé à ses études et si Les Jeux sont faits et Les Maudits ont affligé, John Ford et William Wyler ont eu droit à tous les éloges. De même, Antoine et Antoinette, La Dame de Shanghai, Macbeth, Le Banni, Boomerang, Un cœur pris au piège, L'Emprise du crime, Les Dernières vacances, Le Trésor de la Sierra Madre, Henry V, Hamlet, De Grandes espérances (et plusieurs autres films anglais) ont fait l'objet de critiques favorables. Rossellini a en revanche déçu Jean George Auriol avec Allemagne année zéro et L'Amore. Enfin, les films récents d'Alfred Hitchcock ont été étudiés dans trois textes regroupés en juillet. On y note plusieurs réserves auxquelles n'échappe totalement que L'Ombre d'un doute.

(Edouard S.)

 

LES TEXTES CRITIQUES :

"Le mythe de M. Verdoux"
par André Bazin dans La Revue du Cinéma n°9, janvier 1948

Extrait :

"Ils vont guillotiner Charlot. Les imbéciles ne l'ont pas reconnu. La Société vient de commettre l'une de ces inexpiables erreurs judiciaires qui l'ébranlent dans ses fondements. Plus qu'une erreur ! Une faute, de celles qui valurent au peuple juif sa malédiction et firent crier aux soldats anglais qu'ils venaient de brûler une sainte. Trop tard !
Pour obliger la Société à commettre cette irrémédiable gaffe, Charlot a revêtu le simulacre de son contraire. Au sens précis et mythologique du mot, Verdoux n'est qu'un "avatar" de Charlot : le principal et l'on peut même dire le premier. Par là, Monsieur Verdoux est sans doute l'œuvre la plus importante de Chaplin. Nous y assistons à la première évolution, qui pourrait bien du même coup en être le terme. Monsieur Verdoux jette une lumière nouvelle sur l'univers chaplinesque, il l'ordonne et le charge de sens. Cette même route de nulle part, toujours reprise de film en film par le petit homme à badine, où d'aucuns reconnaissaient celle du Juif errant, que d'autres préféraient confondre avec le chemin de l'espérance, nous savons aujourd'hui où elle finit. Le bout de la route, c'est le sentier d'une cour de prison dans la brume matinale où se devine la silhouette ridicule de la guillotine...
Qu'on ne s'y trompe pas, le scandale soulevé en Amérique par le film peut bien prendre comme prétexte l'évidente immoralité du personnage. La vérité, c'est que la Société réagit : elle sent dans la sérénité de cette mort quelque chose d'implacable comme une menace. Elle devine pour tout dire que Charlot, tout à la fois, triomphe et lui échappe, qu'il l'a mise irrémédiablement dans son tort ; car il est insuffisant de dire que la route finit à l'échafaud : Chaplin a su, du reste, par la plus belle de ses ellipses, éviter de nous en montrer le terme. Le couperet ne tranchera qu'une apparence. Il nous semble deviner un dédoublement du supplicié : Charlot revêtu de la blanche tunique, affublé des ailes pelucheuses qu'il portait dans le rêve du Kid s'échappe en surimpression à l'insu des bourreaux. Avant même que ne s'accomplisse l'acte dérisoire, Charlot est rendu au ciel.
Je me plais à imaginer un ultime avatar de Charlot, sa toute dernière aventure : ses règlements de comptes avec saint Pierre : même, qu'à la place du Bon Dieu, je ne serais pas tranquille d'accueillir saint Charlot."

 

"Naissance d'une nouvelle avant-garde"
par Alexandre Astruc dans L'Ecran Français n°144, 30 mars 1948

Les premières lignes :

"Il est impossible de ne pas voir qu'il est en train de se passer quelque chose dans le cinéma. Nous risquons de devenir aveugles devant cette production courante qui étire d'un bout de l'année à l'autre ce visage immobile où l'insolite n'a pas sa place.
Or, le cinéma aujourd'hui se fait un nouveau visage. A quoi cela se voit-il ? Mais il suffit de regarder. Il faut être critique pour ne pas voir cette transformation étonnante du visage qui s'opère sous nos yeux. Quelles sont les œuvres par où passe cette beauté nouvelle ? Précisément celles que la critique a ignorées. Ce n'est pas un hasard si de La Règle du jeu de Renoir aux films d'Orson Welles en passant par Les Dames du Bois de Boulogne, tout ce qui dessine les lignes d'un avenir nouveau échappe à une critique à qui, de toute façon, elle ne pouvait pas ne pas échapper.
Mais il est significatif que les œuvres qui échappent aux bénissements de la critique soient celles sur lesquelles nous sommes quelques-uns à être d'accord. Nous leur accordons, si vous voulez, un caractère annonciateur. C'est pourquoi je parle d'avant-garde. Il y a avant-garde chaque fois qu'il arrive quelque chose de nouveau...
Précisons. Le cinéma est en train tout simplement de devenir un moyen d'expression, ce qu'ont été tous les autres arts avant lui, ce qu'ont été en particulier la peinture et le roman. Après avoir été successivement une attraction foraine, un divertissement analogue au théâtre de boulevard, ou un moyen de conserver les images de l'époque, il devient peu à peu un langage. Un langage, c'est-à-dire une forme dans laquelle et par laquelle un artiste peut exprimer sa pensée, aussi abstraite soit-elle, ou traduire ses obsessions exactement comme il en est aujourd'hui de l'essai ou du roman. C'est pourquoi j'appelle ce nouvel âge du cinéma celui de la Caméra stylo. Cette image a un sens bien précis. Elle veut dire que le cinéma s'arrachera peu à peu à cette tyrannie du visuel, de l'image pour l'image, de l'anecdote immédiate, du concret, pour devenir un moyen d'écriture aussi sou­ ple et aussi subtil que celui du langage écrit. Cet art doué de toutes les possibilités, mais prisonnier de tous les préjugés, ne restera pas à piocher éternellement ce petit domaine du réalisme et du fantastique social qu'on lui a accordé aux confins du roman populaire, quand on ne fait pas de lui le domaine d'élection des photographes. Aucun domaine ne doit lui être interdit. La méditation la plus dépouillée, un point de vue sur la production humaine, la psychologie, la métaphy­sique, les idées, les passions sont très précisément de son ressort. Mieux, nous disons que ces idées et ces visions du monde sont telles qu'aujourd'hui le cinéma seul peut en rendre compte."

(le texte intégral est disponible ici)

 

Et aussi dans La Revue du Cinéma :

N°9, janvier 1948 :
"Une épopée intime" (sur Les Raisins de la colère) par Jacques Doniol-Valcroze

N°10 et 11, février et mars 1948 :
"William Wyler ou le janséniste de la mise en scène" par André Bazin

N° 11, mars 1948 :
"Rita est morte, à l'aube, seule..." (sur La Dame de Shanghaï) par Jacques Doniol-Valcroze

N°14, juin 1948 :
"Où les acteurs n'ont pas eu peur de leur personnage, ni le réalisateur de son sujet" (sur L'Emprise du crime) par Jacques Manuel

N°16, août 1948 :
"La meilleure femme ne vaut pas un bon cheval" (sur Le Banni) par André Bazin
"Le "tulpa" de Marlowe (Robert Montgomery) : A propos de la caméra-interprète et du spectateur-acteur dans La Dame du lac" par Jean Desternes
"Un chef d'œuvre manqué" (sur Les Voyages de Sullivan) par Grisha Dabat

N°17, septembre 1948 :
"Les origines du "style Lubitsch"" par Lotte Eisner

N°18, octobre 1948 :
"John Huston et l'intimisme de l'aventure" (sur Le Trésor de la Sierra Madre) par Jean Desternes

 

LA POLEMIQUE :

"L'article de Leenhardt "A bas Ford, vive Wyler" (*) suit de quelques semaines le manifeste d'Astruc (**). Ce texte est l'occasion de plusieurs mises au point. Le cinéma américain y est présenté comme la clé de voûte du cinéma moderne, et si il faut choisir entre Ford et Wyler, ce n'est pas par défaut mais parce qu'il s'agit là "des deux plus grands metteurs en scène du monde". Ce choix iconoclaste est appuyé sur des arguments eux-mêmes provocateurs. Leenhardt défend en effet Ford et Wyler, non pour leur "inspiration", leur "scénario"... (le contenu de leurs films), mais, dans la lignée du texte d'Astruc, en se référant à leur style : "Créateurs, certes, mais par leur style, et non par l'inspiration". Voici posées les bases d'un débat qui ne cessera de parcourir les pages de L'Ecran Français, puis des tout premiers numéros des Cahiers : faut-il choisir entre la forme ou le fond ?
Mais ce qu'il y a de plus provocateur dans le texte de Leenhardt n'est pas tant qu'il veuille choisir Wyler contre Ford (choix discutable et discuté), mais que ce choix doive s'opérer
entre les deux, considérés comme les deux grands, alors que, pour la "vieille garde" de la critique française, l'un et l'autre n'apparaissent que comme des cinéastes "inconscients", à peine cinéastes d'ailleurs puisque très peu "maudits", tout juste techniciens et fabricants de films. L'ironie de ce "A bas Ford, vive Wyler" tient dans le fait que l'auteur de ce "cri de guerre" (poussé par toute une génération à l'époque) choisit entre ce qui devrait être considéré comme deux maux. Leenhardt met donc en cause cette "minimisation du néo-Hollywood". Pour lui, ce mépris dénature le jugement des anciens, discernement défaillant qu'il note avec précision : "les jugements se partagent, à quelques exceptions près, suivant les âges : attention ou louange chez les moins de 35 ans; réserve ou condamnation chez les plus de 45." Leenhardt se sent à l'unisson avec ces "nouveaux critiques" touchés, comme il le dit, par le "new-look hollywoodien", citant alors André Bazin (âgé de 30 ans en 1948) qui vient de publier dans La Revue du Cinéma un article assez retentissant : "William Wyler ou le janséniste de la mise en scène"."

Extrait de Cahiers du Cinéma, histoire d'une revue d'Antoine de Baecque (Editions Cahiers du Cinéma, 1991)

(*) : "A bas Ford, vive Wyler" par Roger Leenhardt, L'Ecran Français n°146, 13 avril 1948.

(**) : "Naissance d'une nouvelle avant-garde", voir plus haut.

 

COMPLEMENTS DE LECTURE :

1) "Vacuité des heures, vacuité des cœurs" (sur Les Dernières vacances) par Philippe d'Hugues, Le Figaro

2) Premières lignes de "Qu'importe d'où nous venons..." (sur The Shanghai Gesture) par François Thomas, Positif n°321, novembre 1987 :

"Ellipses injustifiées, mystères non résolus, contradictions patentes : de nombreux indices concourent à montrer que le scénario de The Shanghai Gesture, adapté d'une pièce de théâtre des années vingt, est l'œuvre de plusieurs écrivains qui l'ont tiré dans des sens différents sans se préoccuper de cohérence. On sait en outre que le texte d'origine a été grandement expurgé, que les situations, les dialogues, voire le nom des personnages ont perdu leur crudité initiale. Ce sont sans doute ces restrictions qui ont servi Sternberg et qui font de The Shanghai Gesture son film le plus vénéneux : tout n'y est qu'allusion. Le drame se développe malgré la discordance et l'imprécision, ou plutôt se fonde sur elles, le monde de The Shanghai Gesture est donné dès l'abord, explicitement, comme un monde purement fantasmatique. Cette histoire, est-il dit, se situe hors du temps présent, dans un lieu qui sert de miroir déformant aux problèmes qui assaillent le monde ; et Victoria Charteris, dès sa première apparition sous le nom de Poppy Smith, donne au casino de Mother Gin Sling une dimension quasi mythologique : "Je ne pensais pas qu'un tel endroit pût exister, si ce n'est dans ma propre imagination. Il paraît familier, effrayant comme un rêve à demi oublié... Tout peut arriver ici, à n'importe quel moment.""

 

Avis :
Chères lectrices, chers lecteurs, tout autre document, lien, référence, extrait de texte de votre connaissance, concernant cette année, est le bienvenu...

Écrit par Edouard S. Lien permanent | Commentaires (0)

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