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Dans vos kiosques en 1946

LES PERIODIQUES :

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Alors que L'Ecran Français poursuit sa route, plusieurs renaissances de périodiques que l'on lisait déjà dans les années vingt et trente sont à signaler. Dans Mon Film, est raconté chaque semaine un film populaire, à l'aide de photographies, et sont rapportés quelques propos de vedettes. Plus complet est l'hebdomadaire Cinémonde, offrant de nombreuses chroniques, des films racontés aux critiques (une galerie ici).
Mais la résurrection la plus importante est celle de La Revue du Cinéma, publiée par Gallimard et dirigée par Jean George Auriol (assisté de Jacques Doniol-Valcroze). S'y mêlent des écrits de brillantes plumes de l'époque, des textes rétrospectifs et transversaux, et des critiques d'actualités, créant ainsi un modèle de revue moderne de cinéma. Dans les trois numéros publiés cette année, on peut ainsi lire des textes sur la peinture (ou le cinéma "d'avant le cinéma"), sur le son et la musique, un panorama sur D.W. Griffith, une étude sur Méliès, et des critiques enthousiastes de Citizen Kane, d'Au cœur de la nuit, d'Assurance sur la mort, de La Femme au portrait, de Laura, de La Splendeur des Amberson, de Rome ville ouverte, de Paisa (et d'Ivan le Terrible mais avec, cette fois-ci, des réserves importantes).

(Edouard S.)


LES TEXTES CRITIQUES :

"Essai sur le style d'Orson Welles"
par Jacques Manuel dans La Revue du cinéma n°3, décembre 1946

Les premières lignes:

"Pour le spectateur ou le critique inattentifs, Citizen Kane, ce prétendu festival de technique, risque de paraître le fait gratuit d’un réalisateur décidé à surprendre et à étonner coûte que coûte. Depuis que Broadway se passionna (applaudissant ou sifflant) pour les réalisations d’Orson Welles au Mercury Theatre et que les Etats-Unis tout entiers le connurent à la suite d’une émission si réaliste et si terrifiante de La Guerre des mondes de H.G. Wells que la panique à l’idée d’un débarquement martien s’empara de milliers de personnes, son nom est auréolé d’une sorte de légende de scandale et d’excentricité. Le scandale ne naît pas chez Welles d’un désir d’extravagance, mais du besoin de s’exprimer d’une personnalité violente, explosive, débordante de jeunesse et de santé, avide de réinventer le cinéma à son usage comme il avait auparavant réinventé le théâtre et la radio."

Les dernières lignes:

"On voit donc une fois de plus qu’il n’y a pas de système dans la technique cinématographique de Welles, mais au contraire le souci constant de tirer le meilleur effet dramatique d’une scène. Le film qui débute sans générique se prolonge par la présentation des acteurs et des collaborateurs puis le commentateur, sur l’image d’un microphone, termine : "J’ai écrit et dirigé ce film et mon nom est Orson Welles." Dans cette déclaration, d’aucuns ont voulu voir une outrageuse prétention ; cela nous paraît au contraire en parfait accord avec l’idiosyncrasie du réalisateur : l’égotisme et l’enfance étant deux des complexes dominants qui transparaissent dans ses films. Son enfance orpheline, l’indépendance totale de son adolescence, son apparence physique qui très tôt lui donna une autorité d’adulte sont, semble-t-il, les causes déterminantes de cette obsession du moi qu’Orson Welles expose dans chacun de ses héros. Charles Foster Kane et George Amberson Minafer sont des projections de l’auteur dans son œuvre. Les personnalités sont rares dans l’art anonyme qu’est le cinéma. On se plaît à rendre hommage à un artiste qui a su y parler en son nom."

 

Mais aussi, dans La Revue du Cinéma :

N°1, octobre 1946 :
"Ivan le Terrible et le problème de la plastique cinématographique", par Jean-Pierre Chartier

N°2, novembre 1946 :
"Un réalisateur et des personnages" (sur Laura), par Jacques Doniol-Valcroze et Amable Jameson

N°3, décembre 1946 :
"Poésie et Réalité" (sur Rome ville ouverte et Paisa), par Jean Desternes
"Plaidoyer pour La Belle et la Bête", par Armand Johannès

 

Et dans L'Ecran Français :

Sur Partie de campagne par Léo Sauvage (n°50, 12 juin 1946) et par Jean Vidal (n°77, 17 décembre 1946)

 

LA POLÉMIQUE :

En août 1945, paraît dans L'Ecran Français un texte de Jean-Paul Sartre sur Citizen Kane, titré "Quand Hollywood veut faire penser..." L'écrivain y repousse le film d'Orson Welles, jugé trop intellectuel, trop littéraire, trop éloigné du réel et trop contraignant dans sa forme. Des critiques comme Georges Sadoul prennent bientôt le relai de Sartre, mais à la suite de la sortie française du film, en juillet 46, les contre-attaques sont menées par Roger Leenhardt dans L'Ecran Français n°53 et par Jacques Doniol-Valcroze dans le premier numéro de La Revue du Cinéma publié en octobre. En décembre, Jacques Manuel défend à son tour Welles, toujours dans la Revue, alors que vient d'arriver sur les écrans La splendeur des Amberson ("Essai sur le style d'Orson Welles", voir ci-dessus). Au mois de février de l'année suivante, André Bazin se positionnera de la même façon à travers son texte "La technique de Citizen Kane", dans les colonnes des Temps modernes. Précédé par sa réputation, le premier film de Welles provoque d'ailleurs les mêmes remous partout, comme le montre un autre texte, écrit en 1945 par Jorge Luis Borges pour une publication argentine (repris dans la revue Positif en février 1964).

(Edouard S.)


COMPLEMENTS DE LECTURE :

1) Extrait de l'introduction du Panorama du film noir américain de Raymond Borde et Etienne Chaumeton (Les Editions de Minuit, 1955) :

"C'est au cours de l'été 1946 que le public français eut la révélation d'un nouveau type de film américain. En quelques semaines, de la mi-juillet à la fin du mois d'août, cinq films se succédèrent sur les écrans parisiens, qui avaient en commun une atmosphère insolite et cruelle, teintée d'un érotisme assez particulier : Le Faucon maltais de John Huston, Laura de Otto Preminger, Adieu ma belle de Edward Dmytrick (*), Assurance sur la mort de Billy Wilder et La Femme au portrait de Fritz Lang.
Longtemps coupée de l'Amérique, mal informée de la production d'Hollywood pendant la guerre, vivant dans le souvenir de Wyler, de Ford et de Capra, ignorant jusqu'au nom des nouvelles étoiles de la mise en scène, la critique française ne vit pas toute l'ampleur de cette révélation. Nino Franck, qui a parlé un des premiers de "Film noir" et qui a su, dès cette époque, diagnostiquer quelques uns des traits fondamentaux de la série, écrivait cependant, à propos du Faucon maltais et de Adieu ma belle : "(ces bandes) appartiennent à ce que l'on appelait jadis le genre policier, et que l'on ferait mieux de désigner désormais par le terme d'aventures criminelles, ou, mieux encore, de psychologie criminelle" (Ecran Français, N°61 du 28 août 1946). C'était aussi l'avis d'une critique spécialisée, qui manquait, il faut le dire, du recul nécessaire.
Mais quelques mois plus tard, Le Tueur à gages de Frank Tuttle, Les Tueurs de Robert Siodmak, La Dame du lac de Robert Montgomery, Gilda de Charles vidor et Le Grand sommeil de Howard Hawks imposaient au public la notion de film noir. Une nouvelle "série" apparaissait dans l'histoire du cinéma."

(*) : Le film de Dmytrick (le nom du cinéaste est ortographié ainsi dans le livre) est aussi présenté en 1946 sous le titre Le crime vient à la fin (voir tableau).

2) "L'accueil en France des films américains de réalisateurs français à l'époque des accords Blum-Byrnes" par Laurent Le Forestier, Revue d'histoire moderne et contemporaine, 2004, n°4

3) Extraits de La Belle et la Bête - Journal d'un film de Jean Cocteau (Editions J.B. Janin, 1946) :

"Mardi soir, 2 octobre – 10 heures
Au studio à midi. On place le rail du marchand. Je déjeune. Après déjeuner je tourne l'écurie et le marchand effrayé qui monte les marches. Marcel André est libre. J'attaque le difficile. Josette et Jeannot. Clair de lune. Je tournerais mes six plans malgré la lenteur d'Alekan et les arcs qui charbonnent. Au moment de tourner le plan ou la Bête porte la Belle, Jeannot encombré par ses manches et par la cape de Josette n'arrive pas à la soulever et à marcher. Je me cache, par superstition, pour que la prise réussisse. Ce qui se produit. Je monte l'appareil en haut de l'escalier et je tourne la Bête portant la Belle, tatouée par des ombres de feuilles et des tâches de lune."
"Lundi
-Mardi 3 heures
Je répugne presque à noter en détail ces reprises écœurantes avec tout l’appareil de moteurs, de projecteurs à éclairer et à éteindre et qui doivent correspondre avec le vent qui souffle les candélabres (lesquels, puisque je tourne cet épisode à l'envers, s'allumeront un par un à l'image). Mais si je les consigne, c'est que je n'ai pas de mots pour louer la patience, la maîtrise, le courage d'Alekan, de Tiquet, de Clément, de cette équipe incomparable. Tenir les moindres fils de la machine énorme et délicate que je surveille du haut des marches noires, mater tant de poussière, de volontés indépendantes, de désordre ingénieux, commander la mise en marche, interrompre (parce qu'un fil casse), reprendre et ne jamais lâcher le tout – C'est un exemple de cette honnêteté sublime et qui disparaît de France."

4) Extrait de Fritz Lang en Amérique, entretien par Peter Bogdanovich (Editions Cahiers du Cinéma, 1990) :

Sur La Femme au portrait :
"- Pourquoi avez-vous décidé de faire du film un rêve ? Est-ce que le roman ne se terminait pas de façon différente ?
- Si, je crois bien. Mais écoutez ! Que s'est-il vraiment passé si nous ne prenons pas cette histoire comme un rêve ? Un homme est très malheureux parce que sa femme et ses enfants, qu'il aime beaucoup, sont partis en vacances ; il est seul à New York et c'est la canicule. Il va dans un club, boit un peu trop, et s'entiche d'une fille qui lui demande de venir chez elle. Il ne se passe rien - je crois qu'ils ne s'embrassent même pas - quand soudain, un amant enragé fait irruption et tente de l'étrangler. Il saisit le premier objet qui lui tombe sous la main - une grosse pair de ciseaux - et l'en poignarde. Ce n'est donc pas un meurtre, c'est de la légitime défense. Il ne peut se sentir vraiment coupable. Mais la culpabilité commence peut-être lorsqu'il cherche à se débarrasser du corps - ce qui est très plausible pour un homme effrayé et qui ne connaît rien de la vie. Dan Duryea arrive alors, il tente de le faire chanter, et il en résulte deux ou trois autres crimes - et pourquoi ? Il n'y a aucune raison plausible de montrer une telle histoire. J'ai donc décidé d'en faire un rêve."

5) Dossier Partie de campagne de Jean Renoir dans Positif n°408, février 1995 ("Autour de Partie de campagne : l'omniprésence de Jean Renoir" par Olivier Curchod, "Voir un peu d'herbe avant de mourir... : Prévert et sa Partie de campagne" par Jean-Pierre Berthomé, Entretien avec Sylvia Bataille par Jean-Pierre Pagliano)

6) "Le "second" premier Festival en 1946" (sur le Festival de Cannes 1946)

Écrit par Edouard S. Lien permanent | Commentaires (0)

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